Tribune libre. OGM: une autre analyse.

(réaction à la tribune libre de Gérald Wojtal-Aillaud, "À propos des OGM", publiée dans L'Écho de Savoie n°75 page 8)
Vous commencez votre argumentation en affirmant que la pénurie alimentaire à venir dont parlent les partisans des OGM "ne s’appuie que sur une autre prévision, celle de 11 milliards d’Hommes sur la Terre en 2100", présentant ainsi cette prévision comme purement hypothétique. Cependant, vue la croissance démographique mondiale actuelle, cette prévision a une probabilité non négligeable de se révéler exacte. Il s'agit donc non pas de remettre en cause cette prévision mais de se tenir prêt à cette éventualité et de trouver une solution concrète aux problèmes qu'elle soulève (ce que font les OGM, nous y reviendrons plus loin).


Vous fustigez également le fait que certains "surbouffent" pendant que d'autres meurent de faim, mais est-ce la faute des multinationales biotechnologiques? Certainement pas: ces dernières mettent à disposition du marché ce qu'elles produisent et ces produits se vendent dans les pays riches et développés TOUT COMME dans les pays pauvres en voie de développement. Personne ne forçant qui que ce soit à acheter leurs produits, ces entreprises ne font que répondre à une attente du marché. Quant à la surproduction que vous évoquez et au partage des richesses plus équitable que vous préconisez, sachez que d’une part, ce partage n'est en aucun cas équitable car un partage n'est équitable que s'il est fait entre des personnes ayant participé à la production de l'objet partagé et en tenant compte de la participation de chacun; il s'agit ici non pas de partager équitablement mais de donner généreusement, ce que certains grands industriels font par l'intermédiaire de dons. D'autre part, ces entreprises ne peuvent pas perdurer et se développer si elles ne réalisent pas de profit, ce qui implique qu'il n'y a pas de surproduction (une entreprise qui marche ne produit pas plus qu'elle ne peut vendre) et que si ces entreprises partageaient leur production de façon à ce que personne ne meure de faim, elles ne feraient plus de profit et seraient vouées à fermer. À qui une telle conséquence bénéficierait-elle?


Vous affirmez enfin que ces industriels se moquent de la famine et ne cherchent qu'à faire du profit. Savez-vous que les chercheurs ont mis au point un riz transgénique surnommé "riz doré"? Ce riz génétiquement modifié contient des éléments nutritifs (dont la vitamine A) permettant de lutter contre des maladies liées aux carences alimentaires des habitants des pays du Tiers-monde, comme la cécité irréversible qui frappe chaque année des centaines de milliers d'enfants manquant de vitamine A. Ces personnes n'ont, pour des raisons financières, pas le choix quant à leur alimentation et elles achèteront du riz transgénique (les OGM étant pour elles la seule et unique façon de ne pas mourir de faim), doré ou non. Les industriels sont donc assurés de vendre leur production de riz transgénique; s’ils ne recherchaient que le profit, pourquoi dépenseraient-ils de l’argent pour mettre au point des variétés de riz encore plus élaborées permettant de lutter contre les maladies qui touchent les habitants des pays pauvres?


Toute entreprise cherche à réaliser du profit, mais présenter les entreprises biotechnologiques comme des machines à profit ne se souciant pas des personnes menacées par la famine témoigne d’une vision réductrice, fruit de préjugés erronés et propagandistes.


Vous avez par la suite tenté de démontrer que les OGM n’avaient rien d’écologique. Or, force est reconnaître un fait avéré et indubitable: les cultures transgéniques réduisent les quantités de pesticides utilisés. Prenons l'exemple de l'Iowa (réserve céréalière des USA, voire du monde) où le maïs transgénique utilisé depuis 1998 ne nécessite plus le moindre pesticide (Guy Sorman, "Le progrès et ses ennemis", p.42). Les pesticides utilisés autrefois, en plus de tuer nombre d’insectes n’ayant rien à voir avec le maïs à protéger, polluaient les sols, les rivières et l’air, entraînant ainsi un effet néfaste sur tous les êtres vivants qui y étaient exposés. Les OGM ont donc mis fin à cette réelle catastrophe écologique.
Vous mentionnez ensuite l'émergence d’un déséquilibre naturel qui naîtrait de l’apparition de plantes capables de résister seules face aux parasites végétaux et animaux. Sans même évoquer les capacités d'adaptation de ces parasites à leur nouveau milieu, je vous ferai observer qu'aux USA le maintien des cultures originelles auprès des cultures d'OGM est obligatoire. Le problème que vous évoquez ne peut donc survenir que dans des pays où les réglementations sur les OGM sont inexistantes (ou presque, comme c’est le cas en Chine) ou non respectées (comme l'Amérique latine où sévit le fléau du marché noir). Est-ce là la faute des fabricants d’OGM ou des populations elles-mêmes?


Vous supposez ensuite que les OGM pourraient présenter une vulnérabilité accrue face aux changements environnementaux. Ce n’est qu’une supposition, basée non pas sur une observation scientifique mais sur un fantasme propre aux opposants aux OGM. Il est bien sûr légitime de se poser de telles questions et c'est pour cela que les OGM subissent des tests scientifiques sur une période de 10 à 15 ans avant d’être commercialisés. Après tous ces tests, la véracité de votre supposition n’a encore jamais été démontrée. L'avancer comme un argument est donc fallacieux.


Vous évoquez enfin la question d’une dispersion non-contrôlée des OGM qui pourrait se révéler calamiteuse. Cette question est essentielle et c'est à fort juste titre que vous soulevez ce danger potentiel. Vous oubliez cependant de préciser qu'il existe aujourd’hui des graines transgéniques conçues pour ne pas se reproduire (comme la célèbre graine "Terminator"), afin d'éviter tous problèmes de ce type. Un effort a donc été fait dans ce sens mais cette pratique est encore loin d’être généralisée et il convient de rester vigilant face à cette question.
Au final, il apparaît que les OGM sont loin d’être mauvais. Sont-ils totalement bons pour l'Homme et pour l'environnement? Nul ne peut objectivement répondre de façon tranchée à cette question et c'est pourquoi les OGM font l’objet, depuis leur création et à travers le monde entier, d'études scientifiques seules à même d'éclairer notre lanterne. La science ne peut tout prévoir mais un fait demeure cependant: pour des centaines de millions d'êtres humains, le choix se résume aujourd'hui à mourir de faim ou à vivre grâce aux OGM. Rien ne vous force à en consommer; vous pouvez donc continuer à les critiquer, vous qui vivez dans un pays riche et qui mangez à votre faim tous les jours, mais laissez survivre ceux qui n'ont pas votre chance.


Adrien Fournier